Et si la santé guidait le monde ?

 

“Détruire la Nature est un suicide social et, accessoirement, une folie économique au-dessus de nos moyens”. La formulation est d’Éloi Laurent dans son nouvel essai Et si la santé guidait le monde ?, paru le 4 novembre 2020 aux éditions Les Liens qui Libèrent. 

 

Économiste et auteur de nombreux ouvrages sur la décroissance notamment, Éloi Laurent est chercheur à l’Observatoire Français de Conjonctures Économiques (OFCE) et enseigne à Sciences Po, Ponts Paris Tech et à l’Université de Stanford en Californie. Le 11 novembre 2020, il était l’invité de Mathieu Vidard dans l’émission La Tête au Carré sur France Inter, à l’occasion de laquelle Éloi Laurent revient sur les origines de la pandémie de coronavirus et de l’intrication de l’économie, injustement propulsée sur le devant de la scène dans la gestion de cette crise sanitaire… ou devrait-on dire écologique ?

Éloi Laurent remet en cause l’utilisation d’indicateurs tels que la croissance économique ou le PIB, et propose à l’inverse de baser les décisions politiques, économiques et sociales sur l’espérance de vie. “Éloi Laurent soutient que l’espérance de vie et la pleine santé doivent devenir nos boussoles communes dans ce nou­veau siècle, permettant de nous orienter les yeux grands ou­verts dans un monde où bien-être humain et vitalité des écosystèmes sont irrémédiablement entrelacés et projetés ensemble à toute allure dans une spirale de plus en plus vi­cieuse qu’il nous faut à tout prix inverser. Être prospère au­jourd’hui, c’est se donner les moyens de garantir la poursuite de l’aventure humaine dans vingt ou trente ans. Être pros­père, c’est donc d’abord être en bonne santé.”

 

Éloi Laurent, chercheur économiste à l’OFCE et auteur de “Et si la santé guidait le monde ?”

 

Cette crise sanitaire est une crise de la biodiversité

Extrait des interventions d’Éloi Laurent lors de l’émission La Terre au Carré diffusée le 11 novembre 2020 sur France Inter. « Cette crise sanitaire est la crise de la biodiversité. Il ne s’agit pas d’une crise sanitaire : ce qu’on nous explique c’est que nous avons à faire à une crise sanitaire qui met à mal l’économie, ce qui est l’inverse de la réalité. C’est avant tout une crise écologique qui conduit à une crise sanitaire et qui est liée à l’insoutenabilité du système économique. Donc ce n’est pas une crise sanitaire qui met à mal l’économie : c’est le système économique qui a complètement dévasté les écosystèmes et la biodiversité et qui conduit au fait de remettre en cause la santé – y compris dans sa dimension de santé psychologique : le bonheur – quelle est la source première du bonheur à travers le monde ? Ce sont les liens sociaux. Et c’est ça qui est attaqué dans cette année 2020. »

« Il faut faire la pédagogie de cette crise. On nous répète « Le virus circule ». Oui, d’accord, mais qu’est-ce qu’il s’est passé ? Pourquoi ce virus est apparu ? Quand on regarde la littérature scientifique et le récent rapport des Nations Unies, on comprend bien ce qu’il s’est passé : c’est la déforestation et la destruction des écosystèmes dans cette ville monstrueuse qu’est la ville de Wuhan, qui a contribué au fait de déclencher une crise de la frontière homme/animal, qui a déclenché une zoonose* (dont on a déjà vu les effets avec le SRAS, avec Ebola, avec le virus du SIDA, avec le MERS) et qui conduit, par l’agglomération urbaine et la mondialisation, à une pandémie mondiale qui va, finalement, mettre fin à la coopération sociale. C’est ça l’histoire ! »

*zoonose : maladie ou infection naturellement transmissible des animaux vertébrés à l’homme (source : https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/zoonoses)

 

La dématérialisation du numérique : une illusion absolue

Extrait des interventions d’Éloi Laurent lors de l’émission La Terre au Carré diffusée le 11 novembre 2020 sur France Inter. « Il n’y a pas de doute, on peut considérer 2020 comme l’année de la destruction des écosystèmes naturels et de triomphes des écosystèmes numériques. Le gros problème, c’est que cette civilisation numérique n’est pas du tout équivalente à une dématérialisation économique ! Le numérique fait deux promesses. La première c’est la dématérialisation, c’est-à-dire le fait d’utiliser moins de ressources naturelles et moins d’énergie : c’est exactement le contraire qu’on observe ; nous sommes dans des systèmes économiques qui sont en train de se re-matérialiser à une vitesse extrêmement importante, alors qu’ils étaient précisément relativement dématérialisés au cours du 20ème siècle. Le début du 21ème siècle c’est une re-matérialisation des systèmes économiques qui consomment encore plus de ressources naturelles et d’énergie, avec évidemment des flux de transport qui sont totalement vertigineux. Et de l’autre côté la promesse de l’accélération de la coopération sociale qui pourrait éventuellement servir à la transition écologique : on l’attend toujours. »

« Moi j’attends toujours les merveilleuses innovations de la tech qui vont nous aider pour faire face à la pandémie ! En tout et pour tout, on a eu UN truc de la start-up nation qui a été l’application StopCovid et qui est un échec retentissant. Et pour le reste – tous ces génies qui travaillent sur les questions numériques – il n’y a pas une idée intéressante !? [Mathieu Vidard : Sauf que même la dématérialisation aujourd’hui a ses limites d’un point de vue purement écologique !] Mais justement, c’est ce que je dis, c’est une illusion absolue ! L’idée selon laquelle ces systèmes numériques vont moins consommer, c’est absolument faux. C’est au contraire une accélération de tous les flux, et c’est précisément le problème. »

 

 

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